Pics d’ammoniac à Saint-Malo : l’usine Timac Agro sous surveillance renforcée

Depuis la mi-septembre, les capteurs de Saint-Malo enregistrent des pics d’ammoniac inhabituels, parfois en pleine nuit. Une enquête publiée le 14 octobre par franceinfo remet au centre du jeu l’usine d’engrais Timac Agro, installée sur le port, et relance une question qui empoisonne la cité corsaire depuis des années : d’où viennent ces fumées et ces particules qui dégradent l’air des habitants ?

Des pics d’ammoniac jusqu’à dix fois la moyenne #

Selon les données d’Air Breizh, l’association agréée de surveillance de la qualité de l’air en Bretagne, plusieurs épisodes ont été mesurés depuis la mi-septembre avec des concentrations d’ammoniac montant jusqu’à dix fois la moyenne habituelle. Un épisode comparable avait déjà été relevé en mars dernier.

Ces pics ne sont pas anodins pour les voies respiratoires : l’ammoniac est aussi un précurseur de particules fines. L’enquête de franceinfo relève que les PM2.5 ont fortement augmenté lors des mêmes épisodes, tandis que la station témoin de Merléac, dans les Côtes-d’Armor, restait stable sur la période.

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Détail qui oriente les soupçons : d’après un rapport d’Air Breizh publié en juin, ces pics malouins ne proviennent ni des épandages agricoles ni du trafic routier, mais de « sources locales spécifiques ». Et un rapport de mai observe que les épisodes surviennent lorsque les vents dominants soufflent depuis la zone industrielle et le port.

Timac Agro, un historique chargé #

L’usine d’engrais Timac Agro, filiale du groupe Roullier, concentre l’attention des associations. L’historique administratif plaide pour une vigilance de longue date. En 2018, un arrêté préfectoral pointait des émissions d’ammoniac très supérieures aux limites réglementaires : extrapolées à l’année, elles auraient placé le site parmi les dix premiers émetteurs nationaux, et au premier rang régional. La préfecture avait alors mis l’industriel en demeure de respecter la valeur limite et de mesurer ses rejets en continu.

Les suites sont restées modestes au regard des enjeux : deux amendes administratives de 1 500 et 5 000 euros. En 2024, le tribunal judiciaire de Brest a toutefois condamné l’entreprise à verser 25 000 euros à trois associations environnementales pour de nombreux dépassements d’émissions constatés entre 2018 et 2021. Timac Agro a fait appel de cette décision.

Interrogée par franceinfo, l’entreprise assure que ses mesures sont conformes et que les pics récents sont « décorrélés » de ses activités. Elle rappelle transmettre chaque mois ses autocontrôles à la préfecture.

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Une expertise judiciaire qui pointe des émissions diffuses

Saisi en 2020 par l’association Osons et douze habitants qui se plaignaient d’odeurs, de picotements et de mousses sur les toitures, le tribunal judiciaire de Saint-Malo avait désigné une experte. Son travail attribue ces nuisances à des émissions fluctuantes d’ammoniac et à des émissions diffuses provenant de Timac Agro. Air Breizh reste plus prudent : son rapport de mai qualifie l’impact des rejets de l’usine de « potentialité », faute de corrélations systématiques, et son directeur Gaël Lefeuvre reconnaît ne « pas avoir la preuve » de la responsabilité du site, tout en poursuivant les investigations.

Un air durablement plus chargé qu’ailleurs en Bretagne #

Au-delà des pics, le fond de l’air malouin interroge. Entre 2021 et 2025, les moyennes annuelles de particules PM10 relevées à Saint-Malo ont dépassé de 20 à 30 % celles de Rennes, Brest et Saint-Brieuc, selon le rapport d’Air Breizh de juin. En 2021, la moyenne annuelle atteignait 21 µg/m³, au-dessus de la valeur guide de l’Organisation mondiale de la santé fixée à 15 µg/m³.

Les conséquences sanitaires sont documentées à l’échelle régionale : l’Observatoire régional de la santé estime qu’environ 2 000 décès par an sont liés aux PM2.5 en Bretagne, ce qui fait de la pollution de l’air le facteur environnemental au bilan sanitaire le plus lourd de la région. Pour la seule ville de Saint-Malo, 38 décès auraient pu être évités entre juillet 2020 et juillet 2022 si les concentrations de particules fines avaient été ramenées au seuil recommandé par l’OMS.

Ce qui va changer en 2027 #

La pression monte d’un cran côté réglementaire. Un arrêté du ministère de la Transition écologique crée une zone à risques (ZAR) à Saint-Malo à compter du 1er janvier 2027, un classement qui impose un suivi renforcé de la qualité de l’air. Une deuxième station de mesure doit être installée dans la ville, répondant en partie aux critiques des riverains, qui jugent la station actuelle du cimetière de Rocabey mal placée pour capter les retombées industrielles.

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Une commission extracommunautaire consacrée à la qualité de l’air doit par ailleurs se réunir, sans public, un format qui fait déjà grincer des dents les associations locales. Osons, Eau & rivières de Bretagne et Bretagne vivante réclament de longue date un contrôle indépendant des émissions industrielles du port, estimant que l’autosurveillance transmise par l’exploitant ne suffit pas à rétablir la confiance.

Le dossier malouin illustre une difficulté récurrente de la surveillance des fumées industrielles : sans mesure en continu à la source et sans croisement indépendant des données, établir la responsabilité précise d’un site peut prendre des années, pendant lesquelles riverains et industriels campent sur leurs positions. La création de la ZAR et l’arrivée d’un second point de mesure diront, dès 2027, si Saint-Malo parvient enfin à objectiver ce que ses habitants respirent.

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